Extraits choisis :
Mais d'abord à une permission donnée par le Coran - sourate 5, verset 5 : « Vous est permise la nourriture des Gens du Livre (les juifs et les chrétiens, NDLR). » Cette position juridique a été formalisée dès 1903 par Muhammad Abduh, grand mufti d'Égypte, dans sa fatwa dite « du Transvaal », répondant à un musulman d'origine indienne établi en Afrique du Sud, s'inquiétant de la licéité de la viande chrétienne. Réponse du mufti : cette viande est licite, car « la sagesse de cette permission est d'entretenir de bonnes relations avec les Gens du Livre ».
[...]
Pour répondre à cette demande de halal sur le sol français, le personnel politique va organiser les choses - et même les encourager. Car, derrière la liberté religieuse, se cache un enjeu brûlant pour les pouvoirs publics : comment faire émerger un islam de France autonome, débarrassé de la tutelle de l'Algérie, du Maroc ou de l'Arabie saoudite ? L'idée est alors de permettre à un organe de représentation nationale, qui pourrait constituer le vaisseau d'un islam de France unifié et indépendant des puissances étrangères, de percevoir les revenus du halal.
[...]
Autre point d'achoppement : la définition même de la norme halal, qui varie d'un courant à l'autre de l'islam. Au coeur de ce désaccord, une question technique aux implications considérables : l'étourdissement pratiqué dans les abattoirs est-il compatible avec la loi islamique ? Jusqu'en 2016, le recteur de la Grande Mosquée de Paris affirme que l'étourdissement électrique qui insensibilise l'animal sans le tuer (dit « réversible ») est licite dans l'islam.
Position commode pour le bien-être animal, le vivre-ensemble et... les industriels : sans étourdissement, les cadences industrielles sont considérablement réduites. Pendant près de vingt ans, cette pratique pragmatique prévaut dans la discrétion.
[...] Mais quelles que soient les raisons intimes, spirituelles ou politiques qui poussent à consommer halal, le résultat converge vers une même logique. « Au fil du temps, pour des raisons de concurrences marchandes et symboliques, une vision plus dure du halal s'est imposée, sans perspective d'ouverture », résume Didier Leschi. Le basculement est là : alors que dans la jurisprudence islamique classique, tout est licite sauf ce qui est explicitement interdit, aujourd'hui, la logique du halal - qui déborde bien au-delà de la boucherie, tend à s'inverser : tout est potentiellement haram... en attente d'une certification halal.